PHOTOS
DEUX : Une photo.
UN : Faites voir…
DEUX : Ça ne vous dira rien. Tenez.
UN : C’est vous, ça ?
DEUX : Non, c’est l’obélisque.
UN : Oui, en effet. L’obélisque. Et vous ! alors ?… C’est ça ?
DEUX : Non, ça c’est… je ne sais pas ce que c’est. Attendez que je gratte… Non, c’est à l’intérieur. On jurerait une crotte de mouche, mais c’est à l’intérieur.
UN : Grattez pas comme ça, vous allez l’abîmer.
DEUX : Non, ma femme et moi, on est derrière l’obélisque.
UN : Là ?
DEUX : Oui, là-bas derrière vous.
UN : On ne vous voit pas.
DEUX : Forcément, c’est nous qui prenions la photographie.
UN : Vous auriez pu la prendre tout seul, on aurait vu au moins votre femme.
DEUX : J’avais pas de pied. J’aurais bien pris ma femme, mais j’avais pas de pied. Alors je la faisais s’accroupir.
UN : S’accroupir.
DEUX : Et je posais mon appareil sur son dos. Fallait pas qu’elle respire. Je lui disais : un, deux, trois, et elle respirait pas, et clic. Sans ça, ça aurait fait des vagues, ça aurait fait du flou. L’obélisque, on l’aurait eu en tire-bouchon.
UN : Ridicule.
DEUX : Ridicule.
UN : Moi, j’ai pas eu de voyage de noces…
DEUX : Andouille. C’est ce qui reste. Les souvenirs.
UN :… Parce que je n’avais pas d’appareil photographique.
DEUX : Et votre femme ?
UN : J’avais pas de femme non plus.
DEUX : Et là, alors, dans un genre tout à fait différent, me voici.
UN : Montrez. C’est vous ça ?
DEUX : Non, c’est le photographe.
UN : Et ça ?
DEUX : Une baleine empaillée qu’il y avait sur l’esplanade des Invalides à cette époque-là.
UN : Et vous ?
DEUX : Moi ? Eh bien c’est moi, avec ma femme ; bras dessus, bras dessous, qu’il est en train de photographier, le photographe. Il me photographiait en train de photographier la baleine empaillée et lui, le photographe. Seulement, lui, le photographe, il ne m’a jamais envoyé son cliché, de sorte que je n’ai que lui : le photographe, et pas la photo que vous le voyez qui prend ma femme et moi.
UN : On voit tout de même, dans sa lentille, un vague reflet…
DEUX : Oui, mais très vague. Ma femme se mettait tout le temps devant moi, et elle bougeait, de sorte…
UN : C’est triste. « La dona est mobile », comme disaient les anciens.
DEUX : Mobile, oui. Ma femme, ce qu’il lui aurait fallu, c’est le cinéma.
UN : Et là ?
DEUX : Là ? Attendez voir voir. Ça remue.
UN : Oui. Ça bouge. C’est une photo mobile, on dirait…
DEUX : En tout cas, ça fait partie de mon voyage de noces.
UN : On voit pas bien.
DEUX : Je crois bien que c’est encore l’obélisque. Il faut dire qu’à l’époque je buvais beaucoup.
UN : Oui, mais pas l’obélisque !…
DEUX : Et tenez, y a quelque chose qui tourne autour de l’obélisque, tenez, le voilà ! Pfuitt ! le voilà parti. À bicyclette, je me souviens ; c’était Georges.
UN : Georges ?
DEUX : Oui, Georges. Tout le long de notre voyage de noces, il n’a pas cessé de nous tourner autour, Georges.
UN : À bicyclette ?
DEUX : À bicyclette, oui, quand il ne pouvait pas se servir de sa Jaguar. Tenez, la voilà sa Jaguar. C’est moi qui l’ai photographiée au pied du Panthéon, un matin que ma femme était allée faire des courses.
UN : Et là, ce type qui sort du Panthéon, qui c’est ? Avec un pot de chambre sur la tête ?
DEUX : Ça ? C’est vous, mon vieux, vous ne vous rappelez pas ?
UN : Non. J’étais trop jeune.
DEUX : Tiens !
UN : Tiens, voilà la Jaguar qui s’en va.
DEUX : Pauvre Georges. Il n’avait qu’elle au monde. Je me rappelle, le jour où la police lui fit savoir que sa Jaguar volée gisait au fond du gouffre de Padirac… Et alors, me voici ma femme et moi grandeur nature et en pied.
UN : En pied, oui. Mais les pieds dans quoi, je n’arrive pas à distinguer.
DEUX : Les pieds dans une flaque de… J’avoue que je ne me rappelle plus.
UN : C’est ce que je dis toujours : riche ou pas riche, mes petits enfants, payez-vous un voyage de noces : il n’y a que ça qui reste.
DEUX : Il n’y a que ça qui reste.
UN : Il me reste une cigarette, en voulez-vous une ?
DEUX : Merci.